La mémoire en danger
Mon travail photographique s’engage vers les archives familiales et collectives parce que je n’ai plus le choix. Ce n’est pas un virage conceptuel, une intention esthétique ou encore un repositionnement stratégique, c’est plutôt un mouvement instinctif presque vital. Ça vient de mon histoire, évidement, mais surtout de ce que je ressens en observant notre époque, une bascule où la trace est en train de se dissoudre, où ce qui devait rester ne reste plus et où la mémoire n’a jamais été aussi fragile.
On aime croire que tout se sauvegarde quelque part, qu’un nuage, un disque dur, un téléphone rempli de milliers d’images suffisent à conserver ce qui compte. En réalité, on n’a jamais été aussi proches de tout perdre. Les photos disparaissent dans les changements de téléphone, dans les comptes supprimés, dans les dossiers jamais triés, les lettres et cartes postales sont devenus des textos. Les histoires se taisent parce que personne ne les transmet alors les visages se confondent, les dates se floutent. On n’imprime plus. On ne raconte plus. On ne garde plus. Pas vraiment.
Et pourtant, dès qu’on ouvre une boîte, un album écorné, une image jaunie, quelque chose se passe. Ce n’est pas seulement de la nostalgie, c’est un rappel : on existe dans le regard de ceux qui nous précèdent, et ce qui nous précède finit toujours par nous construire.
Je travaille avec les archives, j’en crée de nouvelles , je retourne aux anciennes parce qu’elles sont vivantes, instables, incomplètes et très exigeantes. Elles posent des questions qu’on n’a pas envie de se poser :
Qu’est-ce qui nous reste vraiment ?
Qu’est-ce qu’on transmet ?
Et qu’est-ce qu’on laisse derrière nous quand plus personne ne se souvient ?
Ce n’est pas seulement personnel, c’est collectif. C’est une question de société, presque une question de survie culturelle. Les archives familiales sont les premières à disparaître quand une époque s’accélère, elles sont fragiles parce qu’elles n’ont pas de statut officiel et elles reposent sur des gestes minuscules : garder une boîte, transmettre un nom, raconter une anecdote, et ce sont précisément ces gestes qui s’effritent. À force d’aller vite, de simplifier, de tout numériser, on perd la matérialité, les correspondances et les transmissions.
Je m’y plonge parce que je vois ce qui s’efface, je ressens ce vide qui s’installe entre les générations, parce que je sais ce que ça fait de chercher quelqu’un dans des images qui ne parlent plus.
Je veux comprendre comment on peut encore se relier les uns aux autres dans un monde qui produit énormément mais conserve peu.
Travailler avec les archives, ce n’est pas revenir au passé, c’est simplement prendre la mesure de ce qui nous manque aujourd’hui pour que demain ne soit pas une terre brûlée. C’est une manière de dire : regardons ce qui tient encore debout, parce que le futur aura besoin de ça.
Il n’y a rien de romantique dans cette démarche, rien de muséal. C’est concret, brut et violent. Manipuler les archives, c’est toucher du doigt tout ce qui a failli disparaître et comprendre que la mémoire est toujours une urgence. C’est accepter que ce qu’on appelle “héritage” ne ressemble jamais, JAMAIS, à ce qu’on imaginait.
Les archives me donnent un point d’ancrage dans un monde qui flotte, elles me ramènent à l’essentiel : ce besoin humain, profond, de ne pas se dissoudre et elles mettent en lumière quelque chose que notre époque esquive : on ne construit pas l’avenir sans savoir d’où l’on vient, sans comprendre ce qu’on a déjà failli perdre, sans prendre soin de ces traces infimes qui, mises bout à bout, donnent une histoire.
Ce que je fais aujourd’hui ce n’est pas qu’un projet artistique, pas seulement.
C’est une tentative d’honorer ce qui reste, une manière de dire “stop” à l’effacement et c’est surtout une conviction : nos archives seront nécessaires à l’avenir parce que ce sont elles qui permettront encore, dans un monde saturé, de reconnaître ce qui compte vraiment.



Ce que tu écris là me parle vraiment vraiment ! 🙏🏼