La douceur de l’abdication
Hier soir, j’ai ouvert une plateforme de musique, il y avait écrit « sélectionnés pour vous »
Je n’ai rien tapé, je n’ai rien cherché, j’ai appuyé sur lecture.
La musique s’est enchaînée, parfaitement adaptée à mes goûts, pas de rupture, pas d’ aspérité. Tout coulait.
Et au bout de quelques morceaux, j’ai eu la sensation de ne pas être en train de choisir ma propre nourriture.
Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit.
De nourriture.
On parle sans cesse d’hygiène de vie, on surveille le sucre, le gras, le sommeil, on parle de santé mentale, d’équilibre émotionnel, de thérapie et bien heureusement, mais on parle rarement de l’hygiène intellectuelle.
Ce que j’écoute, ce que je lis, les images que je regarde, les idées que je laisse entrer, tout ça façonne la texture de ma pensée, et je crois que ce qui me dérange profondément aujourd’hui, c’est la facilité avec laquelle je peux renoncer à choisir.
Renoncer c’est doux, c’est confortable.
On est fatigué, on travaille, on élève des enfants, on gère mille choses alors quand une plateforme me dit : « ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout » c’est tentant.
Pas besoin de chercher un album, pas besoin d’explorer un auteur, pas besoin de traverser un rayon de librairie en hésitant.
Tout est optimisé, fluidifié et personnalisé.
Personnalisé à partir de quoi ?
À partir de mes habitudes passées, donc on me renvoie à ce que j’ai déjà été, encore et encore.
L’algorithme ne me propose pas ce qui va me déstabiliser, il me propose ce qui maximise mes chances de rester, il entretient mes préférences et consolide mes angles et surtout il m’empêche de sortir de moi.
C’est dangereux , non dans la violence mais dans l’anesthésie.
Quand je ne choisis plus consciemment ce que je consomme culturellement, je délègue la fabrication de mon regard, la construction de ma sensibilité, l’entraînement de mon discernement, parce que mon regard n’est pas inné.
Il se forme, il s’éduque, et se muscle.
Chaque livre que je lis modifie ma syntaxe intérieure, chaque musique que j’écoute façonne mon rapport au rythme, au silence et chaque image que je regarde entraîne ma manière de voir le monde et de le juger.
Si je ne fais que recevoir ce qui m’est servi, ma pensée devient réactive.
Je ne cherche plus, je réponds. Je ne désire plus, je consomme.
Et le désir, c’est un organe fragile qui naît dans le manque, dans l’effort et la quête.
Quand tout est disponible immédiatement, le désir se transforme en réaction à un stimulus.
On me montre.
Je clique.
On me suggère.
Je valide.
Je me surprends à ne plus savoir quoi choisir quand il n’y a pas de recommandation comme si mon instinct avait perdu de sa force, alors je suis revenu à des gestes simples.
J’écoute la radio.
Je tourne le bouton, je change de fréquence, je m’arrête sur une voix et parfois je tombe sur quelque chose qui ne me plaît pas, je reste par curiosité. Il y a une ligne éditoriale humaine, il y a un risque.
J’écoute des CD et des vinyles.
Je sors un disque, je le pose, je l’écoute du début à la fin même les morceaux faibles, même ceux qui ne me séduisent pas. Je traverse une œuvre et je retrouve une endurance.
Je flâne dans les librairies.
Je marche sans objectif, je prends un livre dont je n’ai jamais entendu parler, j’écoute les conseils discrets d’un libraire qui parle d’un auteur presque effacé. Je cherche l’inattendu et je m’autorise à me tromper.
J’écris beaucoup.
Quand j’écris, je ne suis plus seulement en train d’absorber des mots, je fabrique les miens, je clarifie ma pensée et je découvre ce que je pense vraiment, sans que cela me soit suggéré. Je me rend responsable de ma propre langue.
Je prends des photos.
Je choisis ce qui entre dans le cadre, ce qui reste hors champ. Je choisis l’instant, l’image que je garde et celles que je supprime.
Toutes ces petites actions, minuscules, me permettent de protéger ma capacité à discerner.
Renoncer à choisir implique plus que de perdre un peu d’originalité, ça implique d’atrophier le muscle de la décision, de devenir dépendante d’une stimulation continue, d’accepter que mes références soient les mêmes que celles d’un grand nombre d’autres personnes soumises aux mêmes logiques d’optimisation.
Quand mes références sont calibrées par des logiques industrielles, mon imaginaire devient prévisible et ma pensée perd ses aspérités.
Ça m’effraie, vraiment!
Je supporte moins la lenteur, je supporte moins la complexité et une pensée qui ne supporte plus la résistance est une pensée fragile.
Je crois que choisir consciemment ce que l’on consomme culturellement, c’est décider de la forme de son esprit et je ne veux pas déléguer la formation de mon monde intérieur parce qu’au fond, c’est cela qui est en jeu.
Mon monde intérieur.
Si je renonce à choisir ce qui me nourrit, je renonce progressivement à me fabriquer moi-même et je laisse des systèmes façonner mon imaginaire, je laisse des logiques de performance déterminer ce qui mérite mon attention.
Je veux que mes références soient parfois bancales, inattendues et contradictoires, je veux qu’elles soient choisies, pas suggérées, je veux être déplacée, pas confirmée.
Dans un monde où tout est accessible, le véritable luxe n’est plus l’accès, c’est la décision consciente, et renoncer à ce choix, c’est renoncer à une part de sa liberté intérieure.



Un texte tombé sous mes yeux juste avant d’aller dormir; il va alimenter ma réflexion pour la nuit à venir! Je ne peux qu’être d’accord avec le propos , mais le ton aussi! Merci!🙏
Excellente et très forte mise en garde. C'est au fond le ressort des régimes autoritaires, façonner notre pensée et nous donner à manger ce qu'on veut nous donner à manger. C'est très important de résister et parfois de renoncer. Effectivement, autrefois l'accès à toutes ces choses était difficile. Maintenant tout est à portée de main, c'est merveilleux mais c'est aussi un risque et il faut le savoir, le comprendre, en prendre la mesure et essayer de ne pas se laisser aller à la facilité.