Et si j’arrêtais de vouloir vivre de mon art?
Ça fait maintenant plusieurs mois que cette question me travaille
Ça fait plusieurs mois que cette question me travaille, elle est arrivée doucement, timidement, comme une pensée que je repoussais chaque fois qu’elle revenait. Au début, je n’osais même pas la formuler, j’avais l’impression qu’en prononçant ces mots, je renonçais à quelque chose de vraiment important. Aujourd’hui, je crois que ce n’était pas l’idée de ne plus vivre de mon art qui me faisait peur, c’était tout ce que cette décision semblait raconter de moi.
Je crois que j’ai associé la réussite à une seule chose : vivre de ma création.
Si je n’y arrivais pas, c’est que je n’avais pas encore assez travaillé, pas encore trouvé la bonne idée, pas encore rencontré les bonnes personnes, pas encore appris à communiquer, il y avait toujours une explication qui me permettait de continuer à courir après cet objectif.
Cela fait maintenant seize ans que je poursuis cette idée.
J’ai commencé par l’illustration, puis le tatouage, et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, j’en ai vécu, suffisamment pour que ce soit mon métier pendant plusieurs années.
À cette époque, j’étais convaincue d’avoir trouvé la meilleure manière de vivre, je faisais ce que j’aimais, je dessinais et j’étais persuadée que la passion suffisait presque à garantir le bonheur. Cette idée est tellement présente autour de nous qu’on finit par ne plus la remettre en question, on nous dit de trouver ce qui nous passionne, de transformer cette passion en métier, de ne jamais renoncer à nos rêves. On entend beaucoup moins parler de ce qui arrive lorsque cette passion devient une obligation quotidienne.
Je ne regrette absolument pas ces années-là, elles m’ont énormément appris, mais elles ont aussi profondément changé mon rapport à la création.
Au début, je dessinais parce que j’en avais besoin, petit à petit, j’ai commencé à dessiner parce qu’il fallait répondre à une demande, respecter un délai, satisfaire un client, payer des factures. Ce changement est presque imperceptible lorsqu’on le vit. On a toujours l’impression de crée, pourtant, quelque chose change: on cesse progressivement de se demander ce que l’on a envie d’explorer pour se demander ce que les autres attendent de nous et la création devient une réponse.
je crois que c’est à cet endroit que j’ai commencé à perdre quelque chose.
Je n’ai pas perdu mon niveau technique, je n’ai pas perdu mon envie de bien faire.
J’ai perdu mon élan, celui qui pousse à essayer sans savoir où l’on va, qui accepte de perdre du temps, celui qui fait naître des projets qui n’ont pas encore de nom.
Au bout de six ans, j’ai craqué.
Burn-out. Dépression. Anxiété.
Je pourrais raconter cette période en détail, mais ce n’est finalement pas le plus important, ce qui m’a le plus marquée, c’est d’avoir perdu toute envie de créer, moi qui avais toujours cru que l’art me sauverait, je découvrais qu’il pouvait devenir le lieu de mon effondrement.
Il m’a fallu plusieurs années pour retrouver le chemin de la création, puis la photographie est arrivée, ou plutôt elle est revenue, car elle avait toujours été quelque part dans ma vie, et presque aussitôt, une vieille idée a refait surface.
Cette fois, ce sera différent.
Cette fois, je saurai poser des limites, je refuserai les commandes qui ne me ressemblent pas, je protégerai mon espace personnel, je ne referai pas les mêmes erreurs.
Je crois que c’est vrai, j’ai effectivement appris à dire non.
J’ai arrêté d’accepter des projets uniquement parce qu’ils rapportaient de l’argent et j’ai choisi de ne photographier que ce qui faisait sens pour moi, et paradoxalement, c’est précisément pour cette raison que je n’en vis pas.
Parce que ce qui me passionne n’est pas la commande.
Ce qui me passionne, c’est le temps long.
J’aime les sujets qui résistent, ceux qui demandent des mois, parfois des années, j’aime revenir au même endroit, observer lentement, écrire autour d’une série, laisser un projet évoluer sans savoir exactement où il me conduira. Mes photographies les plus importantes ne sont pas celles que l’on me demande, ce sont celles qui m’appellent.
Et ces projets-là sont difficiles à vendre, ils ne répondent à aucun besoin immédiat, ils ne rentrent dans aucune case commerciale.
Alors je continue à faire quelques prestations, je vends aussi quelques créations au crochet, je cherche des équilibres, comme beaucoup d’artistes, finalement.
Mais je passe aussi énormément de temps à me demander comment rendre tout cela visible.
Qu’est-ce que je partage ?
À quelle fréquence ?
Qu’est-ce que les gens ont envie de voir ?
Comment fonctionne l’algorithme ?
Faut-il montrer davantage les coulisses ?
Parler plus de moi ?
Faire plus de vidéos ?
À force de vouloir être visible, je me surprends parfois à créer en pensant déjà à la manière dont je vais communiquer dessus et c’est là qu’il y a quelque chose qui ne va pas, je recommence à anticiper le regard des autres, je recommence à me conditionner, je recommence à enfermer ma créativité dans ce que j’imagine être attendu.
Je ne crois pas que les réseaux sociaux soient le problème, je crois que le problème apparaît lorsque toute notre pratique commence à s’organiser autour de la possibilité d’être vue, on ne crée plus tout à fait de la même manière.
Et puis il y a une autre idée qui me travaille depuis quelque temps.
Nous vivons dans une époque où tout semble devoir devenir rentable.
Si vous cuisinez bien, on vous dira d’ouvrir un restaurant.
Si vous aimez courir, pourquoi ne pas devenir coach ?
Si vous faites de belles photographies, il faudrait lancer votre activité.
Si vous tricotez, ouvrir une boutique en ligne.
Comme si une passion qui ne rapportait pas d’argent était une passion inachevée, comme si le but ultime de toute pratique était sa monétisation.
Je me rends compte que j’ai longtemps adhéré à cette idée sans même m’en apercevoir.
Créer ne suffisait pas, il fallait réussir à en vivre.
Aujourd’hui, je ne suis plus certaine que ce soit vrai.
Je me demande même si certaines pratiques ne restent pas vivantes précisément parce qu’elles échappent à cette logique.
Et si l’on pouvait créer simplement parce que créer nous transforme ?
Et si cela suffisait ?
Évidemment, cette réflexion en entraîne immédiatement une autre, si je ne cherche plus à vivre de mon art, alors de quoi vais-je vivre ?
Je suis mariée, nous avons trois enfants, mon mari a un emploi stable, moi, j’ai toujours été indépendante.
C’est profondément lié à mon tempérament, mais aussi au mode de vie que nous avons choisi. J’ai toujours voulu rester disponible pour mes enfants, les accompagner, être présente, pouvoir adapter mon emploi du temps à leur rythme. J’ai d’ailleurs fait l’ IEF ( instruction en famille ou école à la maison) durant 7 ans, je ne veux pas perdre cette liberté.
Je cherche donc autre chose, je ne veux pas d’ un métier qui remplace l’art, je veux un métier qui permette à l’art de continuer à exister.
J’ai vraiment cru que c’était une manière de voir les choses par défaut mais aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est peut-être l’inverse.
Peut-être que le véritable luxe n’est pas de vivre de son art mais de pouvoir continuer à créer exactement ce que l’on a envie de créer, sans avoir à lui demander de payer les factures, je ne sais pas encore quel sera ce métier, j’ai quelques pistes mais rien n’est figé.
Je sais cependant deux choses.
Je veux rester disponible pour ma famille et je veux continuer à créer toute ma vie.
Photographier, écrire, crocheter, dessiner, monter des expositions.
Imaginer des projets qui prendront peut-être deux ans avant de voir le jour.
J’ai aussi compris une autre chose ces derniers mois.
J’ai longtemps eu honte de changer de pratique. Illustration, tatouage, photographie, écriture, crochet… À chaque nouveau projet, j’avais presque l’impression de devoir me justifier et je m’imaginais déjà entendre « ça ne va pas durer »
Et puis je me suis demandé pourquoi ça me faisait si peur.
Nous admirons les parcours linéaires, celui qui fait le même métier pendant quarante ans rassure tandis que celui qui explore plusieurs disciplines paraît instable.
Pourtant, lorsque je regarde mon parcours, je n’ai pas l’impression d’avoir changé de vie plusieurs fois, j’ai simplement changé de langage.
Depuis seize ans, je fais exactement la même chose.
J’essaie de comprendre le monde, parfois avec un crayon, parfois avec un dermographe, parfois avec un appareil photo, parfois avec des mots, parfois avec du fil.
Les outils changent, la démarche, elle, est restée étonnamment stable.
C’est cette prise de conscience qui m’a le plus libérée, je ne suis pas quelqu’un qui abandonne sans cesse, je suis quelqu’un qui explore, je suis curieuse.
Et peut-être que cette exploration n’a jamais été compatible avec l’idée de transformer chacune de mes passions en métier.
Aujourd’hui, réussir ressemble davantage à ceci : continuer à créer avec le même enthousiasme dans vingt ans, avoir encore des carnets remplis de projets, partir photographier parce que j’en ai envie et non parce que je dois produire du contenu, monter une exposition parce qu’un sujet m’a appelée, pas parce qu’elle sera rentable et avoir un métier qui a du sens et dans lequel je me sens profondément impliquée.
Je ne sais pas encore où cette réflexion me mènera, je suis au milieu du chemin, mais je sais une chose avec une certitude que je n’avais jamais eue auparavant.
Depuis que j’accepte l’idée de ne peut-être jamais vivre de mon art, je n’ai jamais eu autant envie de créer, et je dois dire que je trouve ça profondément ironique.
J’ai passé seize ans à vouloir protéger ma créativité en essayant d’en faire mon métier, et il aura peut-être fallu accepter qu’elle reste simplement une manière de vivre pour enfin la retrouver.
Ce qui est certain, c’est que je ne vais pas arrêter de créer. Je vais continuer à photographier, à écrire, à remplir des carnets, à crocheter, à monter des expositions, à partager ce que je fais ici.
Je continuerai aussi à accepter les missions qui font profondément sens pour moi, celles dans lesquelles je peux être pleinement présente et rester fidèle à ma manière de travailler. Peut-être qu’il y aura des collaborations, des ateliers, des projets bénévoles, des échanges, du troc, des commandes ponctuelles… Je n’en sais rien encore, et pour la première fois depuis longtemps, cette incertitude ne m’angoisse plus.
J’ai simplement envie de laisser une place à ce qui viendra, sans demander à chacune de mes créations de justifier son existence en rapportant de l’argent. Je crois que je suis en train de retrouver ma liberté.



Toutes ces idées déposées sur cette page initialement blanches me parlent beaucoup !…. Mais ce n’est pas en qlqs mots que je pourrais t’envoyer, qui suffirait à exprimer de façon précise ce que cette réalité qui qlqs part colle aussi à la mienne ! 🙏🏼😊
Magnifique projet de vie.